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Les Contes d’Ali Ouidani

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                         SFIA LA COURTISANE

Préambule

Ce que Sfia a vécu ressemble à ce que de nombreuses filles de nos compagnes ont vécu. Elles se sont retrouvées jetées dans un monde auquel elles ne s’y étaient pas préparées. Certaines après avoir connu toutes sortes d’humiliations sont arrivées à s’en sortir et ont retrouvé une vie normale. D’autres moins chanceuses ont fini leurs vies dans la déchéance et l’oubli à la marge de la société qui s’est contentée de les regarder sombrer dans le péché sans rien entreprendre pour leur venir en aide.

Sfia était de ces filles qui étaient victimes de leurs naïvetés. Heureusement que la main d’une fée l’a saisie au moment où elle se croyait heureuse dans ce qui n’était qu’une illusion.

Important : (En dépit de quelques ressemblances, les personnages et les faits ne sont que le fruit de mon imagination).

 

Chapitres déjà publiés:

Chapitre 1 : La fugue

Chapitre 2 : L’initiation

Chapitre 3 : Un emploi du temps minuté.

Chapitre 4 : Sfia et ses quelques partenaires.

Chapitre 5 : Tout le monde chez le caïd !

Chapitre 6 : Une semaine d’angoisse

 

Chapitre 7 : Un dénouement heureux !

Des années ont passé, Sfia est devenue Ghrissoise par adoption, les gens la connaissent et les femmes qui devraient la rejeter à cause de son métier de prostituée ont plus de pitié et d’affection pour cette femme qui n’est qu’une victime de l’amour. Elle avait fauté non seulement pour avoir aimé un homme marié mais parce qu’elle s’est donné à cet homme et devenue par la suite sa maitresse. Elle a préféré fuir et tomber dans la déchéance que salir l’honneur de sa famille. Sfia savait qu’un jour elle n’attirera plus les hommes, lorsque les années marqueront son corps et lui feront perdre sa fermeté. Aussi s’est elle imposée une conduite très rigoureuse quelques semaine après son arrivée chez Aicha. Elle s’est interdit de fumer et de consommer de l’alcool. La dance du ventre est devenu pour elle un hobby au point où elle est devenue la meilleure danseuse de la région. 

Aux personnes qui lui demandent comment fait-elle pour danser si bien, elle répond, au début je dansais pour entretenir mon corps et lui faire garder  sa souplesse, mais aussi pour le plaisir que j’y éprouve. Puis avec le temps, le plaisir a pris le dessus au point où lorsque je danse, je le fais plus pour moi que pour ceux qui me regardent.

Et c’est ainsi que Sfia est devenue la coqueluche de toute la région. Les gens se l’arrachent lors des fêtes de mariages et de baptêmes.  Cette nouvelle activité, lui rapporte plus que son métier de prostituée pour lequel elle commence à ne plus ressentir le même plaisir qu’avant.

Sans oublier d’envoyer tous les deux mois un mandat à ses parents à qui elle avait dit dans une lettre qu’elle travaille comme femme de chambre dans un hôtel de Meknès, le compte d’épargne qu’elle a ouvert à Goulmima grossi de mois en mois.

Aicha qui sait qu’elle tient en Sfia un vrai « produit d’appel » n’a pas dit non lorsque Sfia lui a fait part de sa décision de limiter ses rapport aux personnes qu’elle choisit.

 - Je ne veux plus vendre mon corps lui a-elle dit. Je veux le faire profiter de ces moments de plaisir. Il a tant donné qu’il le veuille ou pas et sans savoir pourquoi et des fois sans ressentir le moindre plaisir. A partir de maintenant, rien ne lui sera imposé, c’est lui qui choisira ses partenaires et non l’inverse.

 - Un matin, d’octobre, alors que les filles étaient en train de prendre leur petit déjeuner, elles entendent frapper à la porte.

 - Qui vient frapper à notre porte à cette heure-ci?

Ne serait-il quelqu’un qui a été éconduit par sa femme cette nuit se demande Aicha en riant ?

En ouvrant la porte, elle trouve le champêtre accompagné de  cheikh qui lui tend une convocation et lui dit

 - Le super caïd t’attend toi et Sfia. Il faut être dans son bureau dans une heure.

 - Qu’a-t-on fait de mal leur demande Aicha.

 - Rien, si c’était le cas on vous conduirait devant nous répond le cheik.

Sans savoir l’objet de la convocation, les deux femmes se présentent devant le bureau du super-caïd un quart d’heure avant l’heure prévue. Sans les faire attendre, le super-caïd les fait rentrer et leur demande de s’assoir. Il appelle un mokhazni à qui il demande d’apporter du thé. Regardant Aicha, il lui dit :

 - Ne t’en fais pas je ne vais pas te faire payer le prix de la théière. Chez-moi c’est gratuit !

 - Ce n’est pas la théière du Super-Caïd que nous aimerions boire, mais voir si vous excellez dans la danse du ventre lui répondit Aicha du tac au tac !

Les trois éclatent de rire, avant que le super caïd retrouve son sérieux et dit aux deux femmes:

 - voila pourquoi je vous ai convoqué, dans deux semaines ça sera la fête des dattes annuelle d’Erfoud. Avec tous les officiels de la région, deux ministres viendront de Rabat assister à la fête. Il y aura toute les troupes folkloriques de la régions, mais en ce qui concerne les chikhates et harakmouzoune c’est toi Sfia qui a été désignée comme chef de fil de la troupe. Dès demain tu dois choisir cinq autres danseuses et commencer à vous entrainer pour coordonner votre danse avec les musiciens.

Joignant le geste à la parole, le super-caïd tire de son tiroir deux enveloppes. Il remet une à Aicha et l’autre à Sfia en leur disant :

 - Pour toi Aicha, c’est le manque à gagner durant les jours d’inactivité de Sfia. Pour toi Sfia, c’est juste une avance pour payer les autres filles qui danseront avec toi. Le solde te sera remis avant le départ de la troupe à Erfoud.

A la veille du départ à Erfoud, le super-caïd fait venir Sfia il lui remet l’enveloppe contenant le reste de son cachet puis lui présente Assou Loutar, un grand artiste d’Azaghar et lui dit :

 - Ce soir j’organise une soirée dans mon jardin. Il n’y aura que quelques convives. Ça sera une séance d’entrainement pour vous les filles et Assou.

Quelques minutes ont suffit à Assou et aux filles pour accorder leurs violents. La prestation a tellement plu au Super-Caïd au point où avant que Sfia reparte, il lui remet une seconde enveloppe et lui dit.

 - Ne vous fatiguez pas trop lors de votre tour de danse en public, une soirée sera organisée à l’hôtel « Gîte d’Etapes » durant le diner officiel et là je veux que vous vous dépassiez et que votre prestation soit de grande qualité.

Durant la soirée, Assou, Sfia et ses filles furent très applaudis  et fèlicités par le gouverneur en personne.

Parmi les convives, un homme n’arrête pas de regarder Sfia. De peur qu’elle le voit et qu’elle soit perturbée lors de sa prestation, l’homme s’est mis derrière un pilier et attend que la troupe termine son tour de chant et de dance.

 En regagnant la chambre mise à la disposition des filles pour se changer, Sfia, se retrouve nez à nez avec l’homme qui n’a pas cessé de la regarder. Elle reste un moment figée et sans parole. L’homme qui est devant elle n’est autre que Haddou ou Hro, son premier amour. Elle ne savait quoi faire. Contente de le revoir, mais gênée qu’il la trouve dans de telles circonstances. Haddou lui prend la main et lui dit que depuis le décès de son épouse il n’a cessé de la chercher.

 - Ta maman m’a dit que tu travailles comme femme de chambres dans un hôtel de Meknès. Je t’ai cherchée dans toutes les catégories des hôtels de la ville ismailienne en vain lui dit-il. Je sais que je suis pour beaucoup dans ce que tu es devenue. Aussi à partir de cet instant, je ne te quitterai plus. Je veux que tu retrouves ta dignité et que tes parents cessent de souffrir à cause de ton absence.

 - Moi aussi, j’aimerais rester avec toi, mais laisse-moi quelques jours le temps de régler quelques problèmes personnel à Goulmima. Ne dis à personne que tu m’as retrouvé ni ce que je fais.

 - Non je ne dirai rien. Mais puisque tout le ksar pense que tu travailles à Meknès, dès demain je me rendrai dans cette ville, je louerai un studio où tu t’installeras quelques temps. Après je dirai à tes parents que j’ai retrouvé ta trace et je les emmènerai avec moi. En leur présence je leur demanderai ta main et nous rentrons tous au village.

Toute émue et ne pouvant pas empêcher les larmes de couler sur ses joues, Sfia dit à Haddou:  - Dès que tu trouves un logement envoie moi un télégramme pour te rejoindre. Mais attends-moi au garage car je n’ai jamais posé mes pieds à Meknès.

Sfia s’excuse auprès des membres de sa troupe et sans diner, accompagne Haddou qui comme tous les convives avait une chambre réservée dans cet hôtel.

De retour à Goulmima, Sfia raconte à Aicha ses retrouvailles avec Haddou et lui annonce sa décision de mettre un terme à son métier de courtisane. Tout en lui faisant part de sa peine de la voir partir de chez-elle, Aicha félicite Sfia et lui remet l’avis d’un mandat qui lui est parvenu lorsqu’elle était à Erfoud. Sans accorder beaucoup d’importance au montant du mandat, elle lit la phrase inscrite sur le dos de l’imprimé. « C’est pour qu’on reste de bons amis, que je tiens à ce que les comptes soient bons. Ali »

Sfia essuya une larme et dit à Aicha .

Ce mot vaut bien plus que de l’argent, je le garderai sur moi et que la poste garde l’argent. Maintenant que ma décision d’abandonner ce métier est prise, je tiens tout de même à te dire, que durant toutes ces années passées et tu connais aussi bien que moi le nombre de clients que j’ai reçus, je n’ai jamais éprouvé le plaisir de faire l’amour qu’avec ce jeune étudiant. J’aurais aimé le revoir ; tout simplement pour lui dire que c’est moi qui lui suis redevable.

 Voulant  que son départ soit le plus discret possible pour se rendre à Meknès et évitant tout risque de se faire reconnaitre par quelqu’un lors de la halte-arrêt qu’effectue le car dans sa localité d’origine, Sfia choisit de voyager la nuit. Le car traverse successivement les villes de Ksar-es-Souk (Errachidia), de  Rich, de Midelt où elle ressent un pincement de cœur, puis d’Azrou et enfin d’El Hajeb avant que le car s’arrête dans un local lui servant de gare routière tout près de la place d’El Hdim. Haddou est bien là à l’attendre, il range les affaires de Sfia dans le coffre de sa grosse voiture et prend la direction de Sidi Amr où il a loué une garçonnière meublée pour une semaine.

Arrivés à la maison, Sfia demande à Haddou si elle peut défaire ses valises et ranger ses affaires .

Haddou lui apprend qu’il a déjà averti ses parents et que dès demain il partira les ramener à Meknès.

 - Laisse donc tes affaires comme si tu viens de les ramasser pour repartir au village. J’ai dit à tes parents que tu habites ici depuis longtemps. Nous ne resterons dans ce studio que le temps d’établir notre acte de mariage. Après je prendrai deux billets à tes parents pour regagner le village par car. Car nous deux, nous irons en voyage de noces et je te ferai visiter les principales villes du pays.

Le lendemain de l’arrivée de Sfia à Meknès, Haddou l’accompagne pour faire le marché et acheter ce qu’il lui faut durant les deux jours de son absence.

 

 Chapitre 8 : Réconciliation et retrouvaille.

  La Maman de Sfia n’a pas attendu que Haddou ouvre le coffre de la voiture pour décharger les bagages, pour se jeter dans les bras de sa fille. La fille et la mère restèrent longtemps l’une contre l’autre et pleurèrent de joie. Le père de Sfia lui reste un peu à l’écart et malgré son effort de surmonter son émotion, essuya discrètement ses yeux. Sfia se dirige vers lui, saisit sa main et l’embrassa.

Dans le minuscule appartement loué par Haddou, Sfia que Haddou a avisé de l’arrivée imminente de ses parents a préparé thé, jus et gâteaux. Son père lui demande si son travail à l’hotel n’est pas trop pénible. Sfia lui répond évasivement en lui disant que ça dépend des jours. Heureusement que son père qui est fellah ignore tout du travail qu’exercent les femmes de chambres dans un hotel. Une question plus précise mettrait en difficulté Sfia qui n’a mis les pieds dans un hôtel qu’une fois lors de la fête des dattes à Erfoud.

Vers seize heures, on sonne à la porte, Haddou se lève pour ouvrir aux deux Adoules à qui il avait fixé rendez-vous avant de voyager pour ramener les parents de Sfia.

L’acte de mariage fut établi, et la fatiha lue. La maman de Sfia aurait aimé célebrer l’établissement de l’acte de mariage par Un batterie de youyous, mais Sfia l’empêcha et lui proposa de le faire lorsqu’elle retournera au village.

Durant les trois jours qui suivent l’établissement de l’acte, Haddou fait visiter à ses beaux parents successivement Sidi Hrazem et Moulay Yaccoub avant de revenir à Meknès via Immouzer, Ifrane et Azrou.

Le lendemain de leur retour à Meknès, les parents de Sfia repartent par car vers leur village du moyen Atlas et les deux nouveaux mariés tout heureux prennent la direction de Rabat.

Le voyage de noces qui a duré plus d’un mois a permis à Sfia de visiter les villes de Rabat, de Casablanca d’El Jadida et de Marrakech.

Lors du passage à Jamaa El Fna, Haddou a proposé à Sfia de prendre un bol d’escargots que vendait un gargotier sur cette cèlèbre place de Marrakech. Sfia eu un sourire en se rappelant Itto ou Hro et son seau d’escargots qu’elle faisait bouillir pour provoquer les règles.

Haddou qui a vu le sourire de Sfiaa interpréta le sourire par lui autre chose. Aussi s’est-il adressé à Sfia en lui disant :

 - Si nous en prenons plus d’un bol, ça sera la fantasia toute la nuit  et tu risques de tomber enceinte de jumeaux !

 - Si c’est vrai, je prendrais trois bols et me passerais du diner, lui répond Sfia.

 - La chaleur de la ville ocre ajoutée à celle du couple eurent raison des amoureux qui ne se réveillent qu’après onze heures le lendemain.

Sfia et Haddou ne regagnent leur village qu’un mois après. Une fête fut organisée chez les parents de Sfia. La soirée fut animée par un groupe de chikhates de Tounfiyte. Sfia aurait aimé danser et re-tonifier les muscles de son corps qui manquent de danse, mais la tradition ne permet pas à une mariée de danser avec les chikhate.

Aussi, s’est-elle contentée de regarder et d’applaudir ces filles qui lui ont rappelé un passé récent.

Pour se détacher de ces souvenirs où se mélangent joie et tristesse, Sfia se penche vers Haddou et lui souffle à l’oreille :

 - Je devrais avoir mes règles depuis avant-hier !

 - Que Dieu fasse que tu ne les aies pas lui dit Haddou avant d’ajouter, C’est le coup des escargots de Jamaa El Fna !

Sfia sourit et dit à voix basse:

 - On mange les escargots pour stimuler une grossesse et  on mange les escargots pour provoquer un avortement. Leur qualité d’animal hermaphrodite, qui fait d’eux à la fois des mâles et des femelles, elle-t-elle pour quelque chose dans le pouvoir de faire et défaire les grossesses?

 Deux années sont passées après l’installation en couple de Haddou et de Sfia au village. Sfia s’est adapté à son rôle de femme au foyer qu’elle assume pleinement. Elle consacre son temps libre à l’éducation de son petit enfant qui depuis une année a égayé son foyer. L’enfant à qui elle a choisi et donné le prénom d’Ali.

Avait-elle choisi ce prénom par hasard ou en souvenir d’une autre personne qui avait marqué sa vie de courtisane ?

A part Sfia, personne d’autre n’a de réponse à cette question.

Ali Sékou Ouidani

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