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Texte de Mr Brahim Kouch

Bonjour Monsieur Ouidani. Le tableau possède une chaleur directe et irremplaçable ; c’est du vécu. Le cortège nuptial, composé de ma femme, ma mère, moi l’homme d’Etat et de mes enfants, allait demander ma deuxième femme ; elle aussi femme d’Etat. Quoi de plus normal ; c’est l’amour divin qui ne se commande pas ; c’est le qadarisme qui rappelle à l’homme qu’il n’est rien par lui-même ? Le cortège prestigieux scintille par son être ensemble ; cercle enchanté où des petits enfants et leur grand-mère dansent et claquent le tambourin en chantant : « Nous allons demander la main de la femme de …notre père, de notre fils, ou de mon mari ?! » Qui ne s’amuse pas en regardant ce tableau, malgré sa noirceur sociale et son outrance idéologique ne comprend rien à la comédie sociale qu’est la politique. Il faut être sourd pour ne pas entendre les gémissements des amoureux. Ces gémissements ont rendu caduque le programme politique du parti, ont aboli le bouclier immunitaire des scrupules religieux.L’homme, trop humain, a cédé aux commandes chaudes, a fini par enlever le casque du guerrier moral.Alors il accepte sa dégradation béate et la misère de sa profonde nature, et finit par nous amuser. Non, l’homme et sa future femme, tous les deux ministres, refusent d’être des humains ; ils ont la supériorité et la noblesse que confère la religion.  Gais et joyeux, ils n’ont pas besoin d’avoir raison pour avoir raison ; c’est une question de foi, pas de raison. La raison et la logique, c’est uniquement pour les rustauds.IL faut être un béotien, un simple marocain, pour utiliser, dans ce domaine, la raisonne et la logique. C’est sacré, non ? Mais la honte et la pudeur sont aussi des sentiments sacrés, non ? La honte et lapudeur, la loi et sa rigueur, c’est uniquement pour les gens du bas, les simples ; la foi, le pragmatisme religieux, la louange des valeurs morales, l’interprétation avantageuse des textes religieux, c’est pour les gens du haut, les nobles. Les nobles qui refusent obstinément de prendre sur leurs dos une petite part des injustices qui fondent et assurent leurs avantages. Quand il s’agit d’un prétendu noble, la noblesse de la djellaba et du tarbouche uniquement, la religion est ouverte et tolérante ; alors nous aussi, soumis à la foi, nous arrivons, dans un effort terrible, à comprendre et pardonner.  Nous rions, nous nous amusons, nous jouons à figurer la vérité à notre guise. Se moquer des gens simples en utilisant l’aisance de la parole et l’audace intellectuelle, c’est croire que tout, même les abeilles et les petites bestioles, obéit à la logique des savoirs humains. Tout était en ordre et l’édifice bien agencé, et une logique qui ne se trouve pas dans les livres, dans vos livres, est venue et, d’un revers de main, a tout balayé. Dans le passé, vous n’aviez pas cessé de condamner les effets de cette logique quand elle taraudait les autres marocains, les simples. C’est le carnaval tragique. L’essentiel, pourvous, c’est la parure ; sous le manteau noble de la foi, vous chassez les voix du petit peuple.  Fous victorieux, vous célébrez la vie comme un mariage continuel.Votre obscène impatience est guidée parle désir de posséder plus et plus de femmes ; il n’y a plus de limite ! La scolarité des enfants, la faim, les accidents de la route, la justice sociale ne font pas partie de votre carnaval tragique. Faire une constatation raisonnable,- dire par exemple qu’une femme suffit pour construire un foyer et avoir des enfants, ou que la femme n’est pas un local de commerce en location (hanout al khira) que l’homme peut utiliser comme bon lui semble (c’est une fatwa) sans obligation de réparations,- c’est échapper à l’aveuglement, donc susceptible d’ être puni pour cela ? La question ne porte plus sur le bien ou le mal les fiançailles, c’est secondaire. La question nous a, par sa grâce, fait échapper, un moment, à la pesanteur de la réalité. Nous avons négligé la discipline sociale tant rigoureuse qu’invisible et, avec les mariés, nous avons bu, mangé, et dansé. Nous rions encore ! L’histoire balance son gros derrière et danse avec nous. Cependant quand l’histoire danse, ce sont l’absurde, les passions et leurs horreurs qui reviennent au galop. Le mariage va combler le vide d’une existence, nous, pauvres marocains, nous contemplons avec satisfaction le champ que nous venons de labourer : mesurez, monsieur,dame, la distance qui nous sépare.

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