[Retour]


L'Amazighite en devenir

 

L’AMAZIGHITE EN DEVENIR …

Par Mohamed EL MANOUAR

 

PRELUDE…

 

«  Montrez-moi un héros, et je vous écrirai une tragédie » 

Francis Scott Fitzgerald

Comme écrivait Nietzsche : « Il y a toujours un peu de folie dans l’amour, bien qu’i y ait toujours un peu de raison dans la folie. »

C’est cette idée folle conjuguée à l’amour pour Tamazighte qui m’avait prise, m’avait hantée ; je ne saurai ni pourquoi ni comment ? J’étais subjugué par l’idée d’enregistrer, d’immortaliser les propos d’un grand personnage pour qu’ils restassent, autant que possible, dans le patrimoine de l’humanité, de l’éternité, de la permanence de ce que nous sommes et peut-être resterons

J’allais commencer par dire avec Henri Michaux : «  ce qu’on te reproche, cultive le, c’est toi. »

J’étais dans mon pluriel obnubilé par ce personnage singulier, emblématique, attrayant, séduisant, ferme dans ses convictions. Passionné par cet homme passionnant, hors du commun, ses jugements me paraissent sans concession. Je l’ai découvert avec bonheur, ravissement ; un « Auvergnat » de plate couture qui, dans l’assistance tonne et raisonne de sa voix rauque, son français châtié, sa stature imposante que nul ne peut étreindre, son regard d’aigle perçant,  ses arguments tranchants. Un homme qui ne pouvait se faire passer inaperçu. Il est, comme écrivait Victor Hugo, « un monde enfermé dans un homme. »

Nous étions tous les deux à Fès. Nos chemins ne s’étaient jamais croisés à la fin des années 1970. Ironie de l’histoire ! Ce n’était que tard, beaucoup plus tard, que je l’avais rencontré grâce à mon ami Ali Amsoubri, chez lui à Rabat avec son épouse, OutéItto, cette grande dame, tamazight de cœur et de langue qui nous avait fait le plaisir, le bonheur de nous recevoir avec la fine délicatesse des dames de souche et de grande famille.

Convivial, l’entretien se fit sans couture apparente. C’était, pour moi, l’occasion d’approcher et d’apprécier cet homme d’envergure. Ce fut le déclic qui m’avait poussé les ailes pour percevoir d’en-haut et explorer le fond d’un grand militant, d’un grand personnage qui laisse, à coup sûr, indélébiles ses traces dans l’histoire de L’Amazighité. Perspicaces, ses analyses restent dans la mémoire du mouvement amazighe dans sa substance, sa diversité et ses valeurs.

Il semblerait, selon Ali Amsoubri, que le contact, la communion des idées furent prises. On se comprenait à demi-mot. De ses ruades, ses coups de gueule, que de plaisir et d’émerveillement. Unique dans sa substance, il était.

Au-delà de sa rigueur, son aspect vestimentaireraffiné, son Français châtié, il était l’ami, le père de tous. Dr Ousadden cachait une jovialité, une tendresse que seuls les intimes connaissaient et appréciaient. Il était le vétéran, la conscience de l’appartenance à L’Amazighité. Un combat qu’il avait mené depuis sa tendre enfance. Il l’avait payé d’un tribut énorme. Que d’épreuves humiliantes il avait subies. Il feignait se dépasser sans sa témérité persistante. Que d’obstacles Il sût vaincre ; les embûches et les traquenards d’une vie combien résistante et ardue. Resté égal à lui-même il était ;non corrompu et il sût raison garder.

Il recevait dans sa résidence à Imouzzer n Kandarles bourgeons de la jeune junte des Imazighen. Trompé comme acier, il résistait, faisait de L’Amazighité sa raison d’être et de rester, vivre et survivre dans cette passion qui l’avait habitée et qui ne l’avait jamais quittée jusqu’au bord de sa tombe.

Cette idée finît par se concrétiser alors que j’étais au festival national d’Ahidous organisé par l’association taymat à Ain Louh. Son président, de concert avec l’IRCAM, m’y invitaient pour modérer une rencontre culturelle sur la poésie amazighe dans ses divers genres et notamment sa composante Ahidous. Profitant de l’occasion, contact fut pris avec Dr. Abdelmalek Ousadden qui s’était déplacé spécialement, malgré son état de santé, de Bir Tam Tam à Imouzzer. Nous partîmes, moi, Aicha Ouzineet Ali Amsoubri, mes deux amis les plus intimes, à Imouzzer n kandar rencontrer ce monument hors du temps, dans le temps, ce visionnaire intrépide, ce baroudeur infatigable. 

Ce fut un moment délicieux, succulent ; un moment inoubliable ; un moment sublime à écouter dans le sens, le son, les propos de cet homme hors pair ; un homme qu’on aura peine à retrouver ; un homme qui restera incrusté dans les cœurs de ceux qui l’aiment. A coup sûr, il est un homme avec ses forces et ses faiblesses et non un ange irréprochable…

Une séance qui devait durer une ou deux heures ! L’entretien durera six heures sans interruption malgré mes injonctions d’arrêter de filmer. Ce n’était que peine perdue. Il insista. Et quand il insiste, personne au monde ne peut arrêter ce mastodonte, cette tête de mule lucide dont les positions étaient souvent tonitruantes ; mais il était agréable à vivre. L’estime et la considération  finissent par niveler les différences.  

Hésitant au départ, je m’étais permis de lui faire savoir qu’un jour il partira et avec lui un pan de L’Amazighité. Et c’est par devoir, le devoir de la mémoire, de l’enregistrer dans ses pérégrinations, sa militance et ses convictions. Convaincu, il se mît à l’œuvre avec une constance toute seigneuriale

Ses propos sont consignés dans cet ouvrage qui rend hommage à un personnage fier de ce qu’il était. Il restera l’exemple d’un amazighe entier, singulier et sans couture apparente. 

Avec notre Professeur Mohamed Chafik, ils sont les deux penseurs, les deux précurseurs d’une identité, d’une langue, d’une culture, d’une histoire tentaculaire ; une histoire qui a défié les aléas, les outrages du temps, les caprices, les humeurs changeantes des hommes. Ils sont les deux chercheurs de la prospective du possible.

L’on ne peut parler des Ayt Sadden et de Dr Abdelmalek Ousaddensans évoquer Mohamed Chafik, l’une des figures emblématiques des imazighen. Il est de cetterégion. Il est l’un des éminents penseurs libres de notre pays, de notre temps.

En 1963, Mohamed Chaifik publie les premiers articles sur la culture et le patrimoine amazighes dans les premiers numéros de la revue « Afaq » de l’Union des écrivains du Maroc.

Hassan Aourid de préciser que :

« Déjà Chafik, figure de proue du mouvement culturel Amazigh annonça la couleur lors d’une déclaration contenue dans Agraw en mars 1997 spécifiant qu’il est temps de considérer la langue et la culture amazighes comme phénomène politique. »

Sur les colonnes du « Journal Hebdomadaire » , La journaliste Abla Ababou lui avait consacré ces beaux extraits qui résument de façon admirable la consistance et la constance de cet illustre personnageconnu par sa probité et son courage. Un homme qui a beaucoup servi sans se servir.

« Académicien, ancien directeur du Collège Royal, fervent défenseur de la berbérité, membre fondateur de l’OMDH, inspecteur principal à la retraite, ancien instituteur... Mohamed Chafikcollectionne les fonctions et affiche un pragmatisme à toute épreuve. Esprit libre et moderne à cheval entre le Protectorat français et une indépendance marocaine marquée par une nouvelle identité défaillante, il se souvient précisément de cette période agitée, de cette histoire souvent négligée par nos manuels scolaires. Avec un langage châtié et une logique implacable, l’homme de lettres et d’esprit nous transporte dans une époque où les Français occupaient le Royaume. »

« Le jeune Mohammed ne se laisse pas pour autant décourager. De retour au bercail, il entame des études par correspondance avec l’école nord-africaine d’Alger. Il sollicite également les services de Bisson, ancien directeur du collège d’Azrou, devenu inspecteur de l’enseignement primaire. Ce franc-maçon doté d’une grande humanité et d’une pédagogie exceptionnelle ne résiste pas à la volonté du jeune homme. Faisant fi de la liste, il le recrute en tant qu’instituteur suppléant et ne le déclare que quelques mois plus tard, après lui avoir permis de faire ses preuves. L’administration française est alors obligée de suspendre son ancien verdict. Cela n’empêche pas Bisson de sermonner, peu de temps après, le jeune "Watani", comme il aimait le nommer. Les propos de ce visionnaire sont encore inscrits dans la mémoire de Mohamed Chafik. Avec un ton théâtral, il nous les rapporte : " Écoutez mon enfant, vous voulez votre indépendance ? Et bien vous l’aurez. Peut-être dans 5, 6 ans, ou même dix ans. Pourquoi ? Car ça va dans le sens de l’histoire. Mais attention, les bourgeois vous feront tirer les marrons du feu. Ce que vous avez de mieux à faire, c’est d’instruire ces petits morveux que vous avez face à vous. » 

« Suite aux évènements français de mai 68 qui avaient perturbé le paysage éducatif marocain, notre homme fut appelé par feu Hassan II au cabinet Royal. Il y rédige un premier rapport sur l’état des lieux de l’enseignement et par la suite entreprend une nouvelle recherche sur la valeur pédagogique de l’enseignement de l’école coranique. En dépit d’une conclusion dénonçant le bien-fondé d’une telle pédagogie, le Souverain décide de généraliser cet enseignement afin de lutter contre un communisme croissant. Cela ne l’empêchera pas de nommer plus tard notre homme à la direction du Collège royal et de soutenir, en 1980, son entrée à l’Académie du Royaume du Maroc, où il perturbe les esprits en faisant un premier discours sur la berbérité. Depuis, il n’aura de cesse de défendre cette culture inhérente à l’histoire du pays et pourtant lourdement négligée pour ne pas dire insultée après l’indépendance du pays. »

Tous les deux furent et restent des rares qui avaient inventé le futur, c’est-à-dire le présent qui,inévitablement, enclenche un processus irréversible pour que Tamazight puisse recouvrer la place qui lui sied dans l’échiquier national, culturel, spatial et politique. Et ils firent aussitôt des émules assidues dans ce voyage qui traverse et piste le temps.

Et comme écrivait Salem Chaker :

« La responsabilité de l’intellectuel berbère est donc lourde : il lui revient, au moins dans le champ des idées, de briser le cercle et d’imposer la légitimité du Berbère dans le Maghreb présent et à venir. »

En revanche, ils ont laissé une pépinière qui va se fortifiant, se foisonnant, tambours battants ; elle est essaimée à travers Tamazgha et particulièrement au Maroc ; elle est sur les premiers rangs de la mise en œuvre de la constitutionnalisation de L’Amazighité. Tamazight ne se meurt jamais. Elle est non seulement une langue de communication, mais surtout une langue qui incarne la matrice de notre identité nationale et transnationale avec ses valeurs humanistes et universelles. Notre pays doit s’enorgueillir d’avoir l’une des langues les plus anciennes du monde. Il se doit de la conserver, de la promouvoir. Une langue écrite dans sa graphiepropre ; une langue qui véhicule une histoire de plus de trente trois siècles ; une langue, une culture qui ont survécu à tous les cataclysmes passés…une langue qui vit et continuera de vivre… qu’en déplaise à ses détracteurs, à leur paradigme unique, inique, d’une pensée qui s’en va à vau l’eau…

Mass Mohamed Chafik se démarque ostensiblement par sa liberté d’esprit et sa viscérale indépendance. Et on le comprendra avec bonheur et aisance quand il écrivait :

« Il ne vous reste à parler berbère à vos moutons ou à vos vaches, si on vous a donné à garder. Une fois par an, on viendra vous mettre la corde au cou -car vous êtes une bête assez rétive- et on vous conduira, parmi vos semblables, à un grand festival. Là, on vous demandera d’effectuer les meilleures pirouettes que vous ayez appris à faire tout seul dans les champs et l’on vous montrera à de belles dames et à de beaux messieurs venus de loin en leur disant : « Voici d’authentiques Berbères ! Dommage qu’ils soient en voie de disparition, n’est-ce pas ?! » Ne soyez donc pas complexé. « Mettez-vous tout de suite à l’anglais, et vous aurez devancé tout ce monde ! Commencez par apprendre que vous êtes un cow-boy qui s’ignore. »

Et la bataille ardue qui nous reste à gagner, cependant, elle est contre le mal qui est en nous, le mal collectif qui nous ronge et qui nous empêche de voir les choses telles qu’elles doivent être et non telles qu’ils les veulent qu’elles soient, qu’elles restassent muettes comme à l’image d’un passé non lointain obséquieux et poltron.

Car tels sont ces silences de l’Histoire qu’il  faille décrire, décrypter et faire connaitre ou comme disait Paul Ricœur : « Le récit est le gardien du temps ».

[Retour]