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Cela serait arrivé il y a 66 ans ! (Source : Zamane)
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Le plus célèbre révolutionnaire au monde s’est rendu au Maroc en 1958. Entre mise en résidence surveillée et soupçons de détournement d’avion, le mystère reste entier sur une visite qui aurait pu tourner au scandale diplomatique.

Par Reda Mouhsine

Janvier 1959. Le fraîchement nommé ambassadeur du Maroc au Caire organise une réception dans les locaux de la représentation diplomatique marocaine. Abdellah Ibrahim, également tout nouveau président du Conseil, s’occupe de la réception des invités au perron de l’ambassade. À sa grande surprise, le chef du gouvernement aperçoit le leader rifain Abdelkrim Al Khattabi dont la visite était imprévue. S’il ne s’apprêtait pas à recevoir la légende rifaine, connu pour ses réserves vis-à-vis des nouvelles autorités marocaines, Abdellah Ibrahim s’attendait encore moins à recevoir un autre invité de marque, en la personne d’Ernesto Guevara, président de la banque centrale cubaine, ministre de l’Economie et surtout célèbre guérillero anti-impérialiste. Heureux de rencontrer un si illustre convive, Abdellah Ibrahim s’empressera d’inviter le leader cubain à visiter le Maroc. Le Che accepte, mais ne s’attend certainement pas à ce qui lui arrivera, huit mois plus tard au Maroc.

L’inspiration de Abdelkrim

Quand Abdellah Ibrahim prend part à la réception à l’ambassade du Maroc au Caire, il est chef du premier gouvernement marocain que l’on pourrait qualifier de gauche. Un cabinet formé principalement par l’aile gauche du parti de l’Istiqlal. Abdellah Ibrahim cherche alors à nouer de nouveaux contacts parmi les pays du Tiers-monde afin de sortir de la tutelle franco-américaine. Et c’est donc avec une grande satisfaction qu’il rencontre deux des plus grandes figures de la lutte anti-impérialiste : Che Guevara et Abdelkrim Al Khattabi. «Lorsque Ibrahim reçoit Che Guevara à l’ambassade du Caire, il s’est empressé de lui présenter Abdelkrim Al Khattabi, fier de le mettre en contact avec ce grand résistant », raconte Abdellatif Housni, confident de l’ex-chef du gouvernement. C’est au moment de saluer le leader rifain que le Che aurait prononcé ces célèbres mots : «En survolant le Rif en avion, j’ai regardé par le hublot. La région est une zone idéale pour la Guérilla», rapporte Mohamed Louma dans son livre «Des années de résistance au milieu de la tempête». Les trois hommes s’isolent ensuite dans une des salles de l’ambassade. « Che Guevara avait pris un petit calepin, tel un premier de la classe, notant minutieusement tout ce que lui racontait Abdelkrim Al Khattabi», ajoute Housni. Che Guevara, fasciné par les prouesses d’Abdelkrim, prolonge l’entrevue de quelques heures, alors que la réception organisée par l’ambassade est depuis longtemps arrivée à son terme. Ibrahim profite de l’occasion pour inviter officiellement Ernesto Guevara à visiter le Maroc en tant que ministre de l’Economie cubaine. Celui-ci répond favorablement à la requête et se rend au Royaume en août 1959.

Résidence surveillée

Un dimanche de ce mois d’août, Abdellah Ibrahim reçoit un coup de fil d’un militant istiqlalien. À sa grande surprise, il apprend que Che Guevara est, depuis 48 heures, en état d’arrestation et mis en résidence surveillée avec trois de ses collaborateurs à l’hôtel Balima, non loin de la gare Rabat-ville. Il est pourtant difficile de concevoir qu’un chef de gouvernement ne puisse être mis au courant de l’arrivée d’un hôte aussi officiel qu’un ministre de l’Economie d’un pays étranger.

Pour Abdellatif Housni, «le fait que Che Guevara soit descendu d’avion en compagnie de ses camarades, tous vêtus en habit militaire, aurait pu troubler la police des frontières qui avait alors émis des doutes sur l’identité de ces personnes». Il n’en faut pas plus pour que Mohammed Laghzaoui, alors directeur général de la sûreté nationale, procède à l’arrestation de Che Guevara et de ses compagnons avant de les transférer à l’hôtel Balima où ils seront mis en résidence surveillée.

Abdellah Ibrahim dira à propos de ce couac : «Lorsque j’ai contacté Mohammed Laghzaoui pour avoir des éclaircissements sur l’arrestation de Che Guevara, il m’a répondu qu’il appliquait les directives de Smit Sidi», rapporte Mohammed Louma. «Smit Sidi» est le titre donné au prince héritier, qui n’est autre que le futur Roi Hassan II, connu pour son hostilité vis-à-vis du gouvernement Ibrahim. À cette époque en effet, ni la police, ni l’armée n’étaient contrôlées par le gouvernement, prérogatives exclusives du Palais, mais surtout du prince héritier, dont l’appétit politique va grandissant. Abdellah Ibrahim est d’autant plus en colère contre les agissements des «services» qu’une ligne téléphonique d’urgence était à sa disposition, et qu’un simple coup de fil aurait pu le mettre au courant de cette affaire, y compris durant le weekend. Parti à la rescousse des officiels cubains, Abdellah Ibrahim réussi finalement à arracher la libération de ses hôtes et le scandale est évité de justesse. Simple malentendu ou réelle tentative de sabotage ? Le mystère demeure en tout cas entier près de 60 ans après l’évènement, même si de nouvelles déclarations viendront appuyer la thèse du sabotage.

L’œuvre de Smit Sidi ?

Entre temps, Che Guevara est reçu comme un prince par son hôte Abdellah Ibrahim. «Je n’ai pas quitté l’hôtel tant que la procédure de libération de Che Guevara et trois des plus haut fonctionnaires de l’Etat cubain n’était pas effective », confiera Ibrahim à Mohammed Louma. Escortée par des motards, la délégation cubaine est ensuite emmenée vers une villa du quartier Souissi à Rabat afin de s’y reposer. Le lendemain, lundi 31 août, une réunion de haut niveau a lieu au siège du Secrétariat d’Etat au commerce et à l’Industrie. Des accords commerciaux entre les deux gouvernements sont signés, débouchant sur des échanges de sucre brut pour les Marocains contre du Phosphate pour les Cubains. Les pourparlers durent deux jours entre la délégation présidée par Guevara et Driss Slaoui, alors ministre marocain de l’Industrie. Abdellah Ibrahim rencontrera une seconde fois le leader tiers-mondiste, cette fois-ci à Casablanca. Cette rencontre, plus politique que la précédente, entrera dans le cadre de l’organisation par le Maroc d’une réunion de la Ligue des États arabes. Tout un symbole ! Guevara luttera tout au long de sa vie pour le rapprochement entre les pays arabes nouvellement décolonisés aux autres pays non-alignés. «L’émissaire cubain, en visite au Maroc en tant que ministre de l’économie, rencontre le président du Conseil marocain dans un bureau annexe de la grande salle des fêtes de la municipalité de la ville. Elle abrite alors les réunions de la Ligue Arabe au Maroc. M. Ibrahim quitte les lieux pour recevoir l’hôte du pays. Les pourparlers entre les deux hommes, pour y avoir assisté personnellement, se déroulent dans une atmosphère particulièrement fraternelle qui dépasse les lieux communs de la «révolution» et les slogans anti-impérialistes de l’époque. Ils ne manquent pas d’évoquer le problème crucial de Cuba à ce moment-là, celui du sucre dont les Etats-Unis se servent pour mettre la pression sur Fidel Castro. Abdallah Ibrahim ne peut que manifester sa profonde sympathie et son total appui à l’envoyé spécial du leader maximo», raconte pour sa part Aissa Benchekroun, ancien diplomate et membre du cabinet de Abdellah Ibrahim.

Le périple Marocain du Che Guevara l’emmènera ensuite à Marrakech. «J’ai pris l’initiative, afin d’effacer le malentendu de Balima, de transporter la délégation cubaine à Marrakech, où je leur avais proposé de loger soit dans un grand hôtel ou dans une maison appartenant à l’État située au quartier populaire des Mouassine», confie l’ex-premier ministre à Mohammed Louma. Les convives, tous révolutionnaires qu’ils sont, choisiront la modeste maison du quartier populaire où les attendent une troupe de musique andalouse et tapis marocains. La délégation cubaine restera pas moins de 18 jours dans la seule ville de Marrakech, signe sans-doute de la satisfaction de Che Guevara et de ses camarades, dont le couac de Balima n’est désormais plus qu’un lointain souvenir.

L’étrange vol vers Madrid

Pourtant, s’apprêtant à prendre l’avion à l’aérodrome d’Anfa, de troublants évènements viennent semer le doute sur les agissements des services marocains. Selon un témoignage de Aissa Benchekroun, directeur de l’information au cabinet Ibrahim, un étrange incident a lieu à l’aérodrome d’Anfa. «Accompagnant le visiteur, je me présente au comptoir de la compagnie aérienne espagnole pour reconfirmer le départ de la délégation cubaine pour Madrid. Quelle ne fut ma surprise d’entendre le directeur du bureau d’Iberia, tout en confirmant les réservations, s’excuser de n’avoir pu attendre plus longtemps l’arrivée de la délégation et d’avoir donné leurs places à d’autres voyageurs. De toutes façons, m’affirme-t-il, l’avion se dirige vers la piste d’envol. Selon lui, il n’y a pas de problème, il se charge de trouver rapidement un avion en partance pour la capitale espagnole. Bouleversé, je prends immédiatement contact avec le président du Conseil encore en réunion et lui rapporte les faits», raconte Benchekroun dans un témoignage livré en 2005, peu après le décès de Abdellah Ibrahim.

Mis au fait de l’incident, Abdellah Ibrahim «intime l’ordre de ne rien dire à (ses) compagnons (la délégation cubaine) et (lui) annonce son arrivée dix à quinze minutes plus tard», toujours selon Benchekroun qui ajoute que «Che Guevara se doutait bien de quelque chose, mais ne dit rien».

C’est alors que Ibrahim contacte le responsable de la compagnie aérienne et lui donne l’ordre de stopper tous les vols et de ramener l’avion d’Iberia sur le tarmac. «L’ordre est exécuté sans hésitation par tous les responsables de l’aérodrome. Il soupçonnait une tentative de détournement du second avion proposé à la délégation cubaine, par le ou les agents de renseignements qui tournaient autour du chef de la délégation. Ils n’étaient pas en mal d’une combine pour détourner l’attention des autorités marocaines». Le président du conseil ne quitte ensuite l’aérodrome qu’après s’être assuré du départ sur Madrid de la délégation cubaine. « Il (Abdellah Ibrahim) me confirme ensuite qu’il avait, tout de suite après avoir reçu la nouvelle du changement d’avion, donné l’ordre, en accord avec les autorités, d’interdire le vol incriminé. A son avis, c’était la preuve d’une tentative d’enlèvement, ajoutant : «On avait frôlé une grande catastrophe», conclut l’ancien diplomate marocain.

Ce témoignage d’un proche collaborateur de Abdellah Ibrahim ne fait que rendre un peu plus troublantes les péripéties de la visite du Che au Maroc.

Le Che a-t-il échappé à une tentative de détournement d’avion ? Les services marocains étaient-ils dans le coup ? Etait-ce un coup monté par la CIA ? Ces supputations ne font en tout cas qu’ajouter du trouble à un épisode de l’Histoire on ne peut plus énigmatique.

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