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L'école du village (par My Larbi Raji)

L’école du village

 

Située au milieu d’un paysage tranquille, à l’écart du village, l’école primaire qui se présentait comme une construction bâtie en pisé, confine aux jardins de la palmeraie. Elle était d’un brun terreux, et entourée d’une grande cour ; elle était facilement reconnaissable aux hauts palmiers qui dominaient les murs d’enceinte du côté du sud-est. Une de ces pluies impétueuses l’avait pratiquement démantelée ces dernières années en emportant maisons, animaux, arbres, comme elle n’avait pas manqué de pourrir les cultures. Le terrain qu’occupait cette école avait été concédé à une autre institution publique qu’on avait érigée juste à côté. De cette ancienne école, qui a disparu à jamais, il ne reste plus que des souvenirs lointains des années de scolarité primaire.

Edifiées en bande, les classes qui donnaient sur la cour qu’une muraille de faible hauteur isolait de la route menant au ksar d’« Igoulmimen », étaient alignées avec le petit bloc qui servait de logis, et en même temps de bureau au directeur de l’école. A l’arrière plan, se trouvaient d’autres petites constructions dont la classe du cours moyen 2ème  année.

Cependant que les ksours étaient édifiés suivant l’architecture ancestrale, l’école primaire que les français avaient construite en 1937, après qu’ils eurent conquis le sud-est du pays au début des années trente, présentait un nouveau style de construction. Ses murs alignés et comme nivelés à l’équerre, bien que construits au « tabout » (terre compacte), étaient enduits de mortier : un mélange de ciment et de sable, délayés dans l’eau, jusqu’alors inconnu dans la région, où les maisons n’étaient construites qu’avec des briques fabriquées à partir d’un mélange d’argile et de paille hachée.

Cette école semblait surdimensionnée par rapport au nombre d’élèves qu’il y avait à l’époque: moins d’une centaine! La classe du cours préparatoire était contigüe au bureau du directeur. On aurait pensé que ce voisinage résultait d’une volonté visant à installer les tout petits aux côtés du directeur pour qu’il fasse attention à eux. Mais ce n’en était pas la raison. Notre directeur couvait d’affection indistinctement tous les élèves.

 Les salles se suivaient d’après la progression ascendante dans la scolarité: la classe du CP d’abord ; puis venaient celles du cours élémentaire 1ère année, du CE2, et une salle aménagée en douches pour le bain hebdomadaire des élèves, et enfin la classe du CM1. Cette dernière donnait sur la séguia coulant mollement vers la palmeraie. Pendant les récréations les élèves y puisaient de l’eau, boueuse la plupart du temps.

Les classes étaient aérées par deux grandes fenêtres ouvertes sur chacune des façades latérales. Au fond de la cour, on avait construit au ciment un petit bassin, une sorte d’abreuvoir qu’on avait érigé pour la toilette matinale, avant d’entrer en classe.

Derrière cet ensemble, on avait aménagé une deuxième cour pour les élèves du CM2 ; cet espace aussi grand que la cour précédente, était entouré d’eucalyptus. Tout autour, il y avait des locaux qui servaient de dortoir et de réfectoire aux élèves boursiers. Ces derniers étaient sélectionnés parmi les élèves méritants des régions avoisinantes, là où il n’y avait pas encore de cours moyen 2ème année. Ces veinards d’élèves étaient de Mellab, Tadighoust, Tilouine et de Tinejdad ; leur effectif ne dépassait guère une quinzaine d’internes.

Située à l’entrée de la cour intérieure, la classe du cours moyen 2ème année jouxtait l’internat. Bien qu’il fût isolé, le CM2 jouissait d’un grand prestige, dû à l’honneur que s’étaient donnés les élèves préparant le certificat d’études primaires. La cour des grands était rarement envahie par les élèves des petites classes, par crainte d’être interpellés par les élèves du CM2, qui avaient pourtant beaucoup de mal à impressionner quelques petits monstres, à l’allure vigoureuse, qui osaient faire irruption dans ces lieux.

Peu élevée, étroite et longue, la salle du CM2, aux murs de bauge, avait l’aspect d’un bazar dévasté, avec ses façades ternies par le temps. Elle n’était aérée que par deux fenêtres, placées de part et d’autre de la porte d’entrée. Ce qui lui assurait matinalement un bon éclairage, car elle se trouvait face au levant. Quant aux après-midi, la lueur, baissant d’intensité, rendait un peu lugubre l’atmosphère de la classe. Cette salle était si étriquée, qu’on n’avait pu y disposer que trois rangées de tables; ce qui rendait la circulation pénible. En dépit de cela, il y avait suffisamment de places pour une bonne vingtaine d’élèves.

Sur le mur transversal, étaient accrochées, une mappemonde et les cartes administrative et physique du Maroc, et aussi de la France ; c’étaient de précieux instruments pédagogiques auxquels on recourrait pour la compréhension des leçons d’histoire et de géographie.

Les fournitures scolaires étaient rangées abondamment dans une vielle armoire adossée au mur, au fond de la classe. On y trouvait tout le nécessaire : les manuels d’histoire ainsi que les livres de lecture : « Pages africaines » de Sauzeau, « Nos lectures » de Morel, « Livre de français » par Duchâtel, ancien inspecteur de l’enseignement primaire à Meknès ; ainsi que la «  Grammaire par l’image » de Gabet, et certains autres ouvrages dont les feuilles avaient quelque peu moisi. Grâce à cette bibliothèque suffisamment pourvue, les élèves avaient pu s’initier au charme de la lecture ; ce qui leur avait permis de découvrir un certain nombre d’auteurs comme  A. Sefrioui, Bonjean, Bosco, Loti, Saint- Exupéry et bien d’autres.

Les fournitures scolaires ne manquaient jamais ; elles étaient généreusement distribués aux élèves. Parmi elles: les porte-plumes de bois rouge avec la plume « Sergent-Major » ; les cahiers d’écolier agrémentés d’un méhariste à leur couverture, une image si familière aux anciens élèves , les ardoises encastrées dans un châssis de bois, de qualité meilleure que les autres tablettes en carton fort ; les boites de craie de différentes couleurs ; les buvards blancs, jaunes et verts ; du chiffon pour effacer le tableau noir, et une grande bouteille d’encre violette ; ainsi que l’eau de javel pour débarrasser les tables des tâches que des mains malhabiles auraient provoquées par une manipulation maladroite de plumes engorgées d’encre. Et en réserve, il y avait des encriers en porcelaine blanche, qui étaient destinés à remplacer ceux dont le destin était funeste et qui avaient volé en éclats suite à un manque de reflexes de certains élèves distraits; car il s’en trouvait d’assez étourdis. Il y avait également du papier bleu pour couvrir livres et cahiers. Mais les générations nouvelles avaient rompu avec cette pratique depuis que les gens chargés du progrès avaient inventé des protège-cahiers en plastique, aux couleurs vives et fraîches.

On ne peut évoquer les souvenirs de cette école sans parler du réduit dont le plafond était fait de poutres de palmier et de roseaux, et qui se trouvait à proximité du logis du directeur. Cette petite pièce servait de lieu de cuisine pour la préparation des repas des internes et des collations servies gracieusement, à midi, à l’ensemble des élèves : un bol de soupe aux pois chiches, accompagné d’un morceau de pain croustillant, à la mie blanche. Certains élèves emportaient d’ailleurs leur maigre pitance avec eux, pour d’abord aiguiser l’appétit des garçons non encore scolarisés, et pour compléter bien évidemment le repas de famille.

Si la discipline était sévère à l’intérieur des classes, elle était plutôt molle dans la cour. Mais rares, étaient  les élèves qui osaient s’aventurer dans l’enceinte de la cuisine, au risque de rencontrer le directeur. Cet endroit était considéré comme un lieu réservé.

Imposant, était notre directeur, ce personnage que Dieu créa pour impressionner les élèves ! Il avait une mine si altière, mais une expression de regard si interrogative qu’elle suffisait pour intimider les élèves qu’il croisait dans la cour de récréation ; son autorité s’étendait même à l’intérieur des classes. Aussi, les  élèves ne se hasardaient jamais à faire le moindre écart, car il se saurait d’une manière ou d’une autre.

Le directeur de l’école veillait à l’hygiène des élèves. Chaque jeudi après midi, on leur imposait de prendre, en petits groupes et à tour de rôle, leur bain hebdomadaire. Cette toilette rituelle frustrait la plupart d’entre eux, car ils n’avaient pas l’habitude de se laver tout nus, en présence de leurs camarades.

Les douches étaient alimentées en eau de puits que pompait O. Moha, le cuisinier qui s’occupait en même temps du gardiennage de l’école et d’un tas de travaux divers. Malgré sa petite taille, le brave homme n’arrêtait pas de s’étirer pour actionner la pompe murale se trouvant à la hauteur de sa tête. A force d’agilité, le petit homme s’obstinait à remplir les cuves installées sur le toit, lesquelles alimentaient la chaudière au fur et à mesure qu’elle se vidait; une opération qui durait le temps que prenait la toilette des élèves.

Après la douche, les élèves étaient conduits deux par deux à l’infirmerie du village, sous la surveillance d’un maître d’école. Aussitôt arrivés au dispensaire, le préposé aux soins les introduisait un à un chez le docteur qui les auscultait minutieusement.

L’infirmier que le médecin avait chargé d’assurer les soins ordinaires, prenait en charge le reste de la visite. Il faisait allonger chaque enfant sur son dos, sur un petit lit de misère. Les tout petits s’efforçaient d’étouffer leurs gémissements de peur d’être grondés par l’aide-soignant qui leur retournait la paupière supérieure à l’aide d’un releveur en inox, qu’il adossait contre la voûte de leur orbite. Parfois cette spatule à l’extrémité recourbée, se bifurquait et glissait en biais. L’infirmier ne désarmait jamais; d’un geste brusque, il recommençait, déterminé à mener sa besogne à bonne fin. Tenant d’une main le front de chaque enfant, il retournait de son autre main, aidé de son petit outil, la paupière pour y appliquer une solution pourpre. Il arrivait que cette opération se répète plusieurs fois. Coincé, l’enfant subissant le calvaire, n’arrêtait pas de gémir, de se plaindre, de frémir, de crier à faire pitié. Impassiblement, l’autre tentait de le calmer en lui répétant tout haut : « Ce n’est rien…ce n’est rien ! Ca ne sera qu’un oubli quand tu seras devenu grand ! ». 

Les frottements que l’infirmier, imperturbable, exerçait avec force sur les paupières irritées, causaient aux petits une douleur aigue. Mais c’était le seul moyen, bien que faisant terriblement mal, pour soigner ces enfants en larmoiements continus. C’était l’unique façon de venir à bout d’une inflammation dangereuse qu’on appelle le trachome : une conjonctivite endémique facilement transmissible, et susceptible de provoquer la cécité, si elle n’était pas traitée à temps

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