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TAKRITE LA CAVALIÈRE

lES HOMMES DE MON KSAR

TAKRITE, LA CAVALIERE

Il était une fois dans le village de Tamaloute (petite ombre) une jeune fille qui rivalisait avec les meilleurs cavaliers des Ait Issa Izm. Chaque année elle ne laissait aucune chance aux autres valeureux cavaliers durant l’assbahi (fantasia) de l’aid que le caïd Moha ou Addi organisait à Tizi Ni Mnayen. Cette jeune fille dont le nom est Takrite était aussi d’une grande beauté et des gens venaient de toutes parts pour admirer aussi bien ce corps mince et élancé laissant au vent le soin de brosser ses longs cheveux quand elle chevauche son Ahdadi (cheval de race berbère) que l’adresse de la cavalière qui ne laissait aucune chance aux autres participants !

Et c’est durant une de ces fantasia que le caïd Moha ou Addi décida de ne pas faire participer Takrite, en donnant comme prétexte que l’assbahi se limitera aux hommes seulement, mais c’était sans compter avec l’esprit fin et rusé de notre amazone. Takrite reçoit la nouvelle avec étonnement et déception, elle qui avait un goût démesuré pour les compétitions l’opposant à des hommes, mais que faire dans ce cas là ? Accepter la décision du Caïd Moha ou Addi, ce qui ne faisait pas partie de son caractère, ou trouver un moyen pour assouvir sa soif pour le défi? d’autant plus que cette année le vainqueur ira à Aghbalou représenter la tribut des Ait Morghade au grand rassemblement des Ait Yaf Almane que le pacha Hammou présidera en personne.

L’après midi après la prière d’El Asr le champs de courses comme les années précédentes était plein à craquer, les habitants des douars de toute la région sont venus assister à la grande fantasia et on attendait plus que l’arrivée du Caïd pour que les courses commencent.

Au bout de la piste les cavaliers finissaient la préparation de leurs montures . A l’écart se tenait un cavalier de taille très mince habillé d’une djellaba d’un blanc éclatant, d’un bernouss bzioui et d'un turban vert en tissu sousdi.

Le caïd Moha arriva enfin suivi des notables du bled ils s’installèrent tous sous la grande tente berbère dressée pour l’occasion

Les éliminatoires se déroulaient en trois manches et les dix derniers cavaliers de chaque manche se faisaient éliminés. la première manche fut marquée par l’élimination surprise d’Ali Mansouri un des favoris qui avait fait tomber son fusil au moment de la mise à feu de la poudre. La deuxième manche vit Hmad ou Lhou chuter en pleine chevauchée, sans gravité heureusement. les youyous des femmes accompagnaient les tirs des Sasbou (vieux fusils) et personne ne se plaignait du nuage de poussière que les sabots soulevaient à chaque passage

Après la troisième manche, vingt cavaliers sur les cinquante engagés sont qualifiés pour la finale; parmi eux le petit cavalier au turban vert ! Le caîd moha demanda à son adjoint s’il connaît l’identité du jeune cavalier qui malgré sa fébrilité l’air d’être un cavalier chevronné ? l’adjoint répondit non. Le départ fut donné par l’amine de la course. Les cavaliers partirent sous les applaudissements des spectateurs et les youyous des femmes. Les notables et le Caîd se mirent debout Ouâsta le poète ne put retenir sa voix et chanta haut et fort le poème suivant : « Da takelm azrou imzarayène a yimnayène » Le mystérieux cavalier est en tête, les femmes redoublèrent les youyous. Des étincelles jaillissaient sous les sabots des chevaux. Au moment où la chevauchée fut devant la tente caîdale le cavalier au turban vert qui devançait d’une longueur ses poursuivants se mit debout sur sa monture tenant de deux mains son fusil et lâchant la bride sur le crinière de son cheval. Le délire saisit la foule le Caïd et ses invités restèrent bouches bées durant ces instants pleins d’intensité!

Le Caïd ordonna qu’on amène le vainqueur devant lui pour la remise de « l’étrier d’or ». Quelques instants plus tard, le mystérieux cavalier tenant la bride de son amenay se présenta devant le Caïd pour la remise du prix il garda la tête baissé est ce par modestie et respect pour le Caïd et ses invités ? Au moment de la remise du prix le Caid reconnut Takrite la rebelle!

Le Caïd surpris par ce qui venait d’arriver ne savait plus quoi dire ni faire les gens retenaient de force leurs rires. Takrite a encore osé défier tout le monde. Moment de surprise passé le Caïd prit la parole et s’adressa à la cavalière: "Ton amour pour la fantasia t’a poussé à oser prendre le risque que tu as pris ! Aussi que dois-je faire ? Te récompenser pour ta victoire ou te punir pour n’avoir pas respecté les règles ? Tout compte fait ça sera les deux ! Aussi je te remets au nom de toute la tribu des Ait Morghade du Ghriss l’étrier d’or que tu as amplement mérité, mais tu iras représenter ta tribu à Aghbalou devant le Pacha Hammou et fais bien attention, car s’il découvre ta supercherie, ça ira de ta tête! Tu as bien intérêt à dissimuler ta féminité encore plus que tu l’as fait aujourd’hui!" Takrite bien que contente d'avoir remporté cette victoire pensait déjà à sa course devant le Pacha Hammou. Homme sage mais aussi impitoyable envers les tricheurs Mais se dit elle, si dans ma propre tribu je suis arrivée à me faire passer pour un homme, pourquoi ne pas y arriver à Aghbalou?

A Aghbalou, les éliminatoires pour la grande fantasia ont commencé depuis une semaine les cavaliers de toutes les tribus berbères étaient présents Takrite était accompagnée de Assou Bou Ouhrir et de son oncle Ali Addi qui est venu exprès de Wawmikerte pour s’occuper de la logistique et de sa monture. A chaque manche Takrite s’arrangeait pour être classée parmi les qualifiés évitant ainsi de se faire distinguer et repérer. 
Le jour de la finale arriva, tous les notables de l’Atlas sont aux cotés du pacha Hammou. Les femmes sont parées de leurs bijoux et de leurs plus beaux habits. Tissebniyine, tizroura ainsi qu’ihouriyne ornent les têtes et les cous des belles femmes qui sont venues admirer l'Asbahi. Les youyous fusaient de tous les cotés du parcours. Les pronostics donnaient Assou d’Aghbalou comme grand favori d’autant plus qu’il était le fiancé de R’kia la plus jeune des filles du Pacha. Le départ fut donné par l’Amine de la fantasia, les cavaliers se lancèrent à toute allure les youyous des femmes et le brouhaha des hommes enveloppèrent le bruit des sabots, Assou le favori est à la tête de la course les notables d’Aghbalou laissaient apparaître un sourire qui était plus destiné au Pacha et à sa fille qui se tenait pas loin de la tente officielle. Les cavaliers ont parcouru les deux tiers du trajet et le peloton devenait de moins en moins dense ; dix cavaliers avaient une petite longueur d’avance sur le reste. A cent mètres de l’arrivée un cavalier portant un turban vert prit la tête de la course. Il commença à distancer les neuf autres concurrents dont Assou le favori ! Devant de la tente caîdale qui marquait l’arrivée de la course alors qu’il était largement en tête le mystérieux cavalier se mit debout et salua d’un hochement de tête le Pacha et ses invités à cet instant le turban vert s'envola de la tête du cavalier laissant tomber sur ses épaules une longue chevelure noire. Takrite comprit alors que son jeu a pris fin et n'avait d’autre choix que de continuer sa chevauchée vers sa tribu si elle voulait éviter la sanction du Pacha, qui n’aurait jamais accepté qu’une femme ait devancé son futur gendre dans une aussi grande manifestation. 

Ce conte est dédié à la mémoire deTakrite, mon arrière grand’mère qui après le décès de son unique fils Moha ou Bassou s’est occupée plus que le ferait un homme de gzstion de « Takhamte n’Ist Haddach » en s’occupant de l’éducation de ses cinq petites-filles orphelines dont ma propre mère.

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